Près de Paris, les terres exceptionnelles du plateau de Saclay menacées par le béton

30 janvier 2017 / Émilie Massemin (Reporterre)

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Plusieurs centaines d’hectares de terres agricoles parmi les plus fertiles de France vont être recouvertes par le projet de cluster scientifique et technologique de Paris-Saclay. Un non-sens absolu pour les opposants, alors qu’une transition agricole vers le bio et les circuits courts s’amorce sur le plateau.

  • Plateau de Saclay (Essonne), reportage

Une belle lumière d’hiver révèle toute la palette de vert et de brun des champs en hivernage, avec cette patine si particulière des jours de gel. À 25 kilomètres en voiture de l’agitation de Châtelet-les-Halles (centre de Paris), le calme règne sur les paysages ruraux du plateau de Saclay (Essonne). Pourtant, Cyril Girardin, ingénieur de recherche en sciences du sol à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) et fondateur de l’association pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) des Jardins de Cérès, ne goûte pas cette sérénité. « C’est sur ces parcelles qu’Élodie Vilain aurait dû s’installer en maraîchage biologique, soupire-t-il en désignant un hangar du doigt. Les terres appartenaient à sa famille depuis quatre générations, mais elle a été expropriée. »

La faute au projet d’aménagement du plateau de Saclay. Lancé en 2006, ce programme doit donner naissance à un cluster scientifique et technologique regroupant centres de recherche, entreprises et grandes écoles desservis par une nouvelle ligne de métro (voir encadré à la fin de l’article). Les deux plus gros sites, autour de l’École polytechnique à Palaiseau et au Moulon sur les communes de Gif-sur-Yvette et Orsay, engloutissent à eux seuls 569 hectares (ha) de terrains.

Un projet pharaonique contre lequel s’élèvent une trentaine d’associations locales, inquiètes pour l’avenir de l’activité agricole sur leur territoire. Actuellement, 2.700 ha de terres agricoles sont cultivés par quatorze exploitations sur le plateau de Saclay. Mais l’étalement urbain a déjà avalé « presque 1.000 ha depuis 1982, dont 400 depuis 2009 », alerte le juriste en droit de l’environnement François Vautier. Avec le futur cluster, la tendance va encore s’accélérer. Pire, certaines terres agricoles sont sacrifiées au profit de bassins de rétention d’eau construits au titre de la compensation environnementale.

Des terres exceptionnelles rachetées 1,16 euro le mètre carré

La ferme la plus touchée est celle de la Martinière à Saclay. Emmanuel et Valérie Laureau, qui cultivent blé, maïs, colza et féverole et compostent des déchets verts sur 190 ha, perdent 70 ha. « Cette terre, de très bonne qualité, était dans la famille depuis 1884, regrette Emmanuel Laureau, 52 ans, installé depuis 1986. J’ai bien récupéré 70 ha ailleurs, mais pleins de cailloux et mal drainés. Les rendements y sont inférieurs de 40 %. » Le couple a saisi le tribunal pour contester le prix de rachat proposé par l’État — 1,16 euro le mètre carré pour des terres qui en valent 4 selon lui. « On ne peut pas discuter de l’expropriation, rendue inattaquable par la déclaration d’utilité publique, précise-t-il. Pourtant, on dilapide notre patrimoine en bâtissant sur de bonnes terres. »

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La ferme de la Martinière va être amputée de 70 hectares.

Certes, la loi du Grand Paris sanctuarise une zone de protection naturelle, agricole et forestière (ZPNAF) d’une surface de 2.300 hectares. Mais Claudine Parayre, de Saclay citoyen, est sceptique : « Normalement, elle est inviolable, pourtant un golf des Yvelines y a déjà grignoté un hectare. Avec l’arrivée du métro, la pression pour l’urbanisation va être très forte. »

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Les opposants au « cluster » se sont réunis au sein du collectif Saclay citoyen pour mener des actions juridiques contre le projet.

Ce mitage est d’autant plus préoccupant que les terres agricoles du territoire sont d’une qualité exceptionnelle. « Ce sont des limons éoliens qui datent de l’âge glaciaire, souligne Cyril Girardin. Des enquêtes patrimoniales menées en 2003 et 2013 ont confirmé les gros atouts agricoles, forestiers et hydrauliques du plateau. »

La transition agricole en cours menacée par l’urbanisation

Plusieurs exploitations ont su miser sur ces qualités et se convertir progressivement aux circuits courts, voire à l’agriculture biologique. « La ferme de Viltain, à Jouy-en-Josas, a monté son propre magasin de producteurs, s’enthousiasme M. Girardin. Elle propose aussi de la cueillette à la ferme et embauche une quarantaine de personnes pour les récoltes. Avec ses 350 vaches laitières, elle a même créé son appellation lait d’Île-de-France ! »

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Le magasin de producteurs de la ferme de Viltain.

Un peu plus loin, un Jardin de Cocagne emploie des personnes en insertion qui cultivent les anciens champs des bénédictines de l’abbaye Saint-Louis du Temple, à Vauhallan. « Ils distribuent plus de 150 paniers de légumes par semaine », précise l’ingénieur de l’Inra. Quant à Charles Monville, il s’est installé en 2010 à Bièvre. Il produit des œufs et 7.000 poulets bio par an, qu’il abat à la ferme et vend en circuits courts. « Je les élève entre 105 et 120 jours au lieu des 81 jours imposés par le cahier des charges bio, pour qu’ils aient une meilleure qualité gustative », précise l’agriculteur. Sa ferme produit autant d’électricité qu’elle n’en consomme grâce aux 150 panneaux solaires installés sur le toit. Une cuve de 10.000 litres récupère l’eau de pluie utilisée pour le nettoyage. Ses 4 ha ne sont pas touchés par le projet de cluster, ce qui ne l’empêche pas d’être critique : « On n’arrête pas de parler de manger local, mais on va encore supprimer au moins 500 ha de terres agricoles très fertiles, regrette-t-il. Jusqu’à 150.000 personnes vont s’installer sur le plateau, et personne n’a pensé à comment les nourrir ! »

Même amertume chez Laurent Sainte Fare Garnot. le fondateur de Terres fertiles. Créée en 2005, cette SCI a permis à 1.200 personnes d’acquérir 20 ha de terres cultivés en fermage. Elle s’est vue amputée d’une partie de ses terres, « avec une première proposition de rachat du conseil général de l’Essonne à 0,70 euro le mètre carré, alors qu’on avait acheté la terre 0,75 euro en 2005, rapporte M. Sainte Fare Garnot. Notre terre a finalement été rachetée à 4 euros le mètre carré, mais le conseil régional a condamné le conseil général à nous verser 1.500 euros d’indemnité tellement la procédure avait été faite n’importe comment ».

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Les étables de la ferme de Viltain.

Installés en 1997, Cristiana et Emmanuel Vandame exploitent 236 ha en blé. « L’État nous a expropriés de 14 ha pour construire une route, explique Emmanuel Vandame. Mais le véritable sujet, c’est qu’on urbanise des terres classées parmi les meilleures de France, sans se poser la question de la manière dont on va nourrir les gens. » Un comble, pour ce couple d’agriculteurs qui s’est donné pour mission de garnir les assiettes des Essonniens avec des produits de qualité. Ils ont commencé une conversion en bio en 2009, qui sera achevée pour la récolte 2017, activement participé à la création en 2003 de l’Amap des Jardins de Cérès, qui fournit actuellement 300 familles en produits fermiers locaux, et investi dans un fournil en 2011.

Cette acquisition a permis de rouvrir la boulangerie du village de Villiers-le-Bâcle, 1.257 habitants. Aujourd’hui, quatre salariés s’activent dans l’atelier d’où s’échappe une délicieuse odeur de pain chaud. « On produit entre 200 et 250 kilos de pain bio chaque jour, précise l’agriculteur. Une partie est vendue en boutique, mais on fournit aussi six Amap, quatre restaurants universitaires, quatre cantines scolaires et deux magasins de produits régionaux. Nous voulions créer ce lien avec les consommateurs pour donner une dimension politique à notre travail. Aujourd’hui, c’est une force : ils sont des milliers à nous défendre. »

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Emmanuel Vandame vend en boutique une partie des 200 à 250 kilos de pain produits chaque jour.

« Dès que le métro a été mis en place dans la vallée de Chevreuse, elle s’est urbanisée à toute vitesse »

Toutes ces exploitations ne sont pas menacées par le projet Paris-Saclay. Mais pour Catherine Giobellina, le risque se situe à moyen terme, avec l’arrivée de la ligne 18 : « Dès que le métro a été mis en place dans la vallée de Chevreuse, elle s’est urbanisée à toute vitesse », rappelle la vice-présidente de France nature environnement (FNE) Île-de-France. D’autant que les gouvernements successifs n’ont pas l’air très décidé à protéger les agriculteurs du territoire. Dans son livre la Croissance ou le Chaos, Christian Blanc, secrétaire d’Etat au Grand Paris sous la présidence de Nicolas Sarkozy, écrivait que « le meilleur moyen d’éviter le mitage des terres agricoles du plateau était d’anticiper la fin de la vocation agricole de celui-ci », rappelle Saclay citoyen.

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La réouverture de la boulangerie par Cristiana et Emmanuel Vandame a permis d’embaucher quatre salariés.

Depuis septembre 2015, ce collectif d’associations actionne tous les leviers juridiques dont il dispose pour stopper le programme. Il a réclamé l’organisation d’un débat public sur le cluster et sa desserte, en principe obligatoire pour les projets d’un coût supérieur à 300 millions d’euros. Il a déposé un recours au tribunal administratif de Versailles contre la déclaration d’utilité publique (DUP) de la ZAC de Corbeville, et un autre contre celle de la RD 36. Il a également envoyé une pétition à la Commission européenne, jugée recevable le 19 janvier. Une pétition en ligne pour un moratoire sur les travaux jusqu’à l’épuisement des recours, lancée en décembre 2016 et adressée au Premier ministre, recueillait le 20 janvier quelque 5.250 signatures. « Les travaux ont commencé, mais il reste 100 hectares de terres agricoles à sauver », rappelle Harm Smit, coordinateur au collectif OIN-Saclay (Colos). Pour Emmanuel Vandame, c’est un véritable enjeu de société : « Regardez les candidats à l’élection présidentielle. Qui parle de comment il compte nourrir les gens, alors que Paris n’a qu’un à trois jours d’autonomie alimentaire en cas de blocage des transports ? Le contenu de l’assiette a complètement été décorrélé du champ et c’est ça qui est dramatique. »


PARISSACLAY, UN CAMPUSANT DE 70.000 ÉTUDIANTS

Déclaré « opération d’intérêt national » en 2006, défini dans la loi relative au Grand Paris de juin 2010, le projet d’aménagement du plateau de Saclay prévoit de concentrer autour des établissements prestigieux déjà présents sur le site (Commissariat à l’énergie atomique, école Polytechnique…), d’autres grandes écoles, entreprises et centres de recherche : les quatre sites parisiens d’AgroParisTech, le campus de Châtenay-Malabry de CentraleSupélec, l’École normale supérieure (ENS) de Cachan, la direction recherche et développement d’EDF basée à Clamart, etc. L’objectif est de créer une « Silicon Valley » à la française censée permettre au pays de se distinguer dans les classements internationaux dédiés à l’éducation supérieure et à la recherche.

Pour accueillir ce cluster, deux zones d’aménagement concerté (ZAC) ont vu le jour : l’une autour de l’École polytechnique à Palaiseau (232 hectares) et l’autre dans le quartier du Moulon, sur les communes de Gif-sur-Yvette et d’Orsay (337 hectares). Une troisième ZAC a par ailleurs été créée à Satory en 2014 et une quatrième est en cours de définition à Corbeville. La construction de la ligne 18 du métro et l’élargissement à six voies de la RD 36 entre Châteaufort et Massy-Palaiseau doit permettre de desservir cet ensemble.

Difficile de chiffrer précisément l’argent englouti dans la construction de ce cluster. D’après l’établissement public d’aménagement Paris-Saclay (Epaps), qui pilote le programme, l’État y investit 5 milliards d’euros. Lui-même annonce financer « les équipements publics de superstructures dans les ZAC dont il est aménageur » — soit 107 millions d’euros pour les ZAC de Palaiseau et du Moulon. Le coût du métro est évalué à 2,7 milliards d’euros. La livraison de l’ensemble ne devrait pas intervenir avant 2020.

Un projet inutile, selon les opposants. « La concentration risque de créer des rivalités. Les écoles défendent chacune leur identité : Polytechnique n’a pas envie d’être absorbée dans un magma de 70.000 étudiants, estime Harm Smit. En plus, le prix Nobel d’économie Jean Tirole a évalué à 15.000 étudiants la taille optimale d’un campus, 30.000 dans certains cas exceptionnels. Paris-Saclay va être beaucoup trop gros, ingérable. » Sans compter que certaines écoles perdront au change. Cyril Girardin, chercheur à l’Inra, regrette déjà les 100 ha de terres expérimentales exploitées sur le site de Grignon : « À Saclay, nous n’aurons plus que 4 ha pour réaliser nos recherches ! »